Entre les valeurs morales et esthétiques de l’art

By D. R. Gayton

Une des plus anciennes questions philosophiques sur l’importance de l’art dans la société traite directement du rôle ou de la fonction de l’art dans la société. Depuis l’époque des Grecs anciens, le monde de l’art a été plongé dans deux camps théoriques. D’une part, il y a toujours eu un groupe de personnes qui mettent l’accent sur l’aspect formatif de l’art et sur la croyance en l’idée que l’art devrait être moralement instructif et édifiant. D’autre part, il y a toujours eu un autre groupe de personnes qui mettent l’accent sur l’aspect esthétique de l’art et de la croyance dans l’idée que l’art doit être simplement agréable. Des exemples d’œuvres d’art qui expriment ces points de vue opposés sur le but et la fonction de l’art peuvent être trouvés tout au long de l’histoire de la représentation picturale. Cependant, il a fallu attendre jusqu’au début du XIXe siècle pour que ces points de vue opposés commencent à se démarquer comme distincts. L’un des premiers exemples de cette bifurcation des idéaux dans le monde de l’art peut le mieux être vu dans l’écart artistique que Jean Auguste Dominique Ingres a établi contre l’approche artistique de Jacques-Louis David.

En tant qu’étudiant de Jacques-Louis David, le travail d’Ingres contient de nombreuses caractéristiques formelles et stylistiques de l’œuvre de son prédécesseur. Cependant, alors que David avait activement participé dans la politique de son temps, et que beaucoup de ses œuvres portaient l’empreinte de ses idées morales et de ses messages politiques qu’il préconisait publiquement au cours de sa vie, l’œuvre d’Ingres évite toute fonction sociale. Au lieu de cela, l’œuvre d’Ingres, en se détournant de la représentation de l’espace public et les questions pressantes de son temps, recrée dans sa perfection technique un tout nouveau monde totalement dépourvu de morale, de la politique, de la vie, et même de l’air! En contraste, une œuvre telle que La mort de Marat par David, La Grande Odalisque par Ingres est l’un des premiers exemples d’une œuvre d’art qui n’exprime rien au-delà de lui-même. Incliné langoureusement à travers le cadre, le corps de l’odalisque invite les spectateurs à la regarder à travers son dos, son éventail, et puis verticalement, à travers les rideaux de velours, pour retomber à nouveau vers le bas en suivant la ligne qui va de son éventail de plumes, à travers ses fesses, jusqu’à son visage placide. Il est dans cette ondulation ivre entre le velours, les plumes, et la chair que le spectateur est invité à se perdre dans les plaisirs de l’intérieur, et la forme visuelle représentée par le corps trop allongée de l’odalisque.

260px-Death_of_Marat_by_DavidD’autre part, dans des œuvres comme La mort de Marat, Jacques-Louis David utilise presque les mêmes lignes de composition que Ingres a utilisé dans son Odalisque; cependant, en dépeignant l’assassinat d’un des hommes chefs de la Révolution française, David présente au spectateur un message pictural complètement différent de ce que Ingres présente dans son Odalisque. Car, dans la peinture de David, il faut qu’on  la regarde à travers la lumière qui tombe de la face du Marat vers le bas et à travers son bras gauche ; alors le spectateur est invité à lire et à contempler le contenu de la lettre que Marat tient dans sa main. Représentant ce qui est considéré comme les derniers mots de Marat, le regard du spectateur est alors autorisé à voyager sur le visage de Marat, pour retomber à travers le bras droit qui, la plume en main, indique le couteau perfide. Unissant alors les mots de la lettre qui dit, “[i]l Suffit que je te sois bien malheureuse versez Avoir droit A votre bienveillance,” avec le couteau sur le sol, la peinture de David parvient à glorifier la mort de Marat dans le martyre. Consacrant ainsi la mort de Marat, la peinture de David parvient à exalter et à promouvoir les idéaux politiques de la Révolution française.

Peint en moins de vingt ans d’intervalle, les deux tableaux sont représentatifs du mouvement néo-classique dans la peinture occidentale au cours de la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe. Cependant, bien que le deux tableaux aient des beaucoup des similitudes, leurs différences fondamentales les poussent à part vers les vues et les définitions opposées de la signification et du but de l’art. Car, à la différence de David, qui cherchait à galvaniser l’esprit révolutionnaire par son travail, Ingres, en se dégageant de la politique de son temps et l’influence de son prédécesseur, a réussi à créer des œuvres d’art purement esthétiques. Cependant, les valeurs esthétiques exprimées dans l’œuvre d’Ingres au lieu d’être libre de la politique qu’il a rejetée, à l’inverse sont remplies des mêmes valeurs politiques qu’il essaie d’éviter.  Autrement dit, au lieu de se détourner de la politique et des valeurs morales de son temps, Ingres les y  cristallisées dans son travail.